C'est quoi ici ?

La plupart des écrivains font leurs livres chiants pour faire croire qu'ils sont longs disait Frédéric Dard.
Mais alors les écrivains qui font des livres longs, ils les font pas chiants pour qu'on les trouve courts ? Et les livres courts qui ne sont pas chiants, ça s'explique comment...
Et la poulette dans tout ça, elle est bien cachée ?
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22 juil. 2017 Romans captivants

Lignes de faille

Nancy Huston

L’été, le soleil suédois ne se couche jamais. Enfin l’été… En Suède, ça n’est pas parce qu’il fait jour en pleine nuit qu’on est bien au chaud. C’est d’ailleurs plutôt le contraire. Surtout quand on a l’idée d’aller se perdre en plein milieu de la forêt ou on pourrait presque se croire en plein hiver si on ne se faisait pas attaquer par d’énormes moustiques très agressifs qu’on imaginait pas vraiment dans un coin aussi froid. Tout ça pour dire que parfois, les activités nocturnes sont un peu limitées et qu’il vaut finalement mieux profiter de la lumière de la nuit pour se plonger dans un bon bouquin pour la soirée !

Heureusement, du coup, que je suis passée rapidement par la grande librairie du centre ville de Brest (une escale sur la route de la Suède, normal quand on vient de Bordeaux) pour me faire un petit stock de livres. Et heureusement aussi que je suis tombée sur un libraire qui, malgré un côté quelque peu antipathique, a su me conseiller dans l’ensemble de forts charmants ouvrages !

Voici donc, pour commencer, mon plus gros coup de cœur qui je l’espère, me fera ajouter une nouvelle auteure de référence à mon catalogue – ce que j’avais déjà cru pouvoir faire avec Claude Pujade-Renaud dont j’avais adoré Les femmes du braconnier,  et qui m’avait beaucoup déçue avec ses autres romans… Quoi qu’il en soit, il s’agit cette fois de Nancy Huston, dont je n’avais jamais entendu parler et que j’ai découvert cet été avec son roman Lignes de faille qui a reçu le prix Fémina en 2006.

L’auteure nous raconte l’histoire d’une famille sur quatre générations, et non contente de nous faire voyager dans le temps et l’espace à travers le regard de quatre enfants de six ans, elle s’amuse en plus à nous monter tout ça à l’envers.

Le premier chapitre nous fait partager le quotidien de Sol, un petit garçon américain qui vit en 2004, profite de façon quelque peu étrange de tout le confort moderne et se prend peut-être un peu trop pour le roi du monde. Entre sa mère surprotectrice qui s’imagine que son amour de petit garçon est encore un bambin innocent à l’abris des turpitudes du monde et son père qui n’a pas son mot à dire concernant l’éducation de son fils, le petit Sol est bien loin de se préoccuper du monde qui l’entoure comme on imagine qu’un enfant de six ans peut le faire.

Au deuxième chapitre, c’est la voix de son père, Randall, qui prend le relais, cette fois on est en 1982 et on passe des États-Unis à Israël. L’aspect historique, politique et religieux s’affirme, les personnages gagnent en profondeur. Le père qu’on trouvait un peu effacé, absent et laxiste dans le premier chapitre devient un petit garçon embarqué bien malgré lui dans le tourbillon d’une guerre de religion qui met à l’épreuve la relation entre son père, un artiste en manque d’inspiration et sa mère, dévorée par son obsession d’historienne en quête de la vérité sur l’histoire des juifs du vingtième siècle.

Au troisième chapitre, on plonge dans l’enfance de cette femme qui se révèle être une petite fille fragile, peu sûre d’elle et victime justement de l’histoire des juifs qu’elle est alors bien incapable de comprendre. Élevée par une grand-mère exigeante et peu compréhensive, la petite Sadie, en 1962, ne rêve que de partir vivre auprès de sa mère à New-York plutôt que de moisir dans un coin du Canada. Une fois son rêve réalisé, elle se retrouvera pourtant face à une réalité un peu trop complexe pour elle qui nous fera plonger, nous lecteur, encore un peu plus loin dans l’histoire de cette famille qui, plus elle recule, plus elle se révèle malmenée et traumatisée.

C’est ainsi que la remontée dans le temps s’achève avec la mère de Sadie, grand-mère de Randall et arrière grand-mère de Sol : Kristina, dont les noms sont aussi divers que variés au fil de l’histoire et des rebondissements de sa vie. En 1945, l’Allemagne n’est pas au mieux de sa forme et les familles traversent des moments difficiles, les fêtes de Noël sont plus proche de l’ère glaciaire à se partager le dernier quignon de pain que de la grande fête joyeuse et rutilante qu’on connaît et l’entraide est moins de mise que la délation de voisinage. Malgré toutes les difficultés, Kristina elle, continue à chanter avec plaisir aux côté de son grand-père, tellement fier d’elle. Kristina chantera jusqu’à l’arrivée de Johann… Et c’est là que commence cette histoire.

Avant d’attaquer ce roman, il faut se préparer à affronter un premier chapitre difficile. Le personnage de Sol est très particulier et c’est le seul pour lequel on a du mal à ressentir de l’empathie. Cependant, en tant que personnage du bout de la chaîne, il a pour rôle de boucler la boucle, et on pourrait dire les choses ainsi : ce qui commence dans le sang doit finir dans le sang.

Et surtout, ce personnage qu’on découvre au tout début du roman, il nous faudra attendre d’avoir lu les presque 500 pages suivantes pour le comprendre. Parce que chaque enfant qui deviendra un parent à son tour ne pourra se défaire de ses traumatismes et ne réussira pas vraiment à ne pas les transmettre à son enfant.

C’est là que la structure étrange du roman prend tout son sens. Il faut avouer que cette structure justement, aurait pu être carrément casse-gueule si elle n’avait pas été maîtrisée parfaitement, et on ne peut nier que Nancy Huston manipule les tiroirs d’une main de maître. L’idée de nous raconter les événements à rebours nous oblige à nous prendre un peu la tête pour comprendre comment on peut en arriver là, et comment l’Histoire évolue à travers les êtres humains autant que les êtres humains évoluent à travers elle.

Le roman met ainsi en lumière la question de la relation parents-enfant sous l’influence de l’Histoire qui se construit. Quand et comment l’enfant devient-il capable de comprendre ce qui l’entoure, ou se trouve t-elle cette ligne de faille à partir de laquelle l’enfance disparaît pour laisser la place à un début de compréhension plus ou moins intuitive du monde qui nous entoure. Comment un petit garçon juif amoureux d’une petite fille musulmane dans une banlieue d’Haïfa perçoit-il les guerres de religion une fois devenu grand ? Et quelle influence ses discours enflammés devant la télévision à l’heure des informations auront-ils sur son petit garçon de six ans ? Et pourquoi une petite fille qui assiste désarmée et honteuse à une relation sexuelle entre sa mère et un inconnu dans le lit de ses parents ira bien plus tard chercher la réponse dans l’Histoire de la religion juive ?

Le livre explique à sa façon l’influence de chaque événement, dit ou non-dit, sur les esprits qui y sont confrontés. Chaque enfant appréhende de façon différente le monde qui l’entoure et se construit sur la base d’expériences dès son plus jeune âge. C’est en partant de ce principe que Nancy Huston développe une obsession des lebensborn chez un de ces quatre personnages, et c’est ainsi qu’elle intègre la grande Histoire à son histoire. Subtilement, cette obsession laisse des traces chez chacun de ces personnages, jusqu’à trouver tout son sens avec la rencontre finale du roman, celle qui donne une réponse à toutes nos questions.

Au-delà de cette analyse plutôt fine bien que très romancée de la relation parents-enfant, le roman met le doigt sur un événement historique quelque peu oublié : les fontaines de vie nazie ou lebensborn que j’ai mentionnées plus haut. J’ai trouvé très intéressante la façon d’aborder ce sujet qui est une sorte de fil conducteur qui touche plus ou moins tous les personnages, certains de manière très superficielle, et d’autres de manière beaucoup plus profonde voire traumatisante. Nancy Huston ne fait pas de ce sujet son cheval de bataille, elle se contente de le survoler sans lui donner une matière trop dense dans son histoire, nous obligeant ainsi à nous interroger et à chercher par nous-même de quoi il s’agit.

C’est une belle façon d’inviter son lecteur à être curieux et à partir à la découverte d’un secret d’Histoire honteusement gardé depuis des décennies et une autre façon de partir en quête de l’Histoire dans un roman. Lignes de faille est plus un roman d’initiation qu’un roman historique, chaque enfant y subit son lot d’injustices, d’inquiétudes, de petits bonheurs et d’amour à partir desquels il construira sa personnalité d’adulte.

Et surtout, Lignes de faille est un roman de mémoire qui nous rappelle les pires horreurs de notre Histoire, et nous fait réfléchir à ce qui, dans notre enfance à nous, a pu nous influencer pour nous faire devenir ce que nous sommes aujourd’hui…

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